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octobre 2013

Gwenola Gabellec

Franco Zecchin, l'oeil sur la mafia

Pour ceux qui ont visité l’exposition Le Noir et le Bleu au Mucem à Marseille, ces images restent gravées en tête. Ces clichés, en noir et blanc, disent cette mafia qui plonge ses racines dans la Méditerranée. Leur auteur, Franco Zecchin, a vécu à Palerme ces années noires. Un univers cruel que ses photographies soulignent avec intensité.

Aujourd’hui installé à Marseille, Franco Zecchin suit d’autres projets (notamment autour du GR 2013). Pour La Provence, il se souvient – avec son superbe accent italien – de la Sicile dans les années 70-80.

Comment êtes-vous venu à la photographie ?

Par curiosité intellectuelle. J’ai commencé à m’intéresser au théâtre et c’est ainsi que je suis arrivé de Milan à Palerme. Je faisais des photos pour le quotidien local. Palerme c’est une ville où l’on ne peut pas rester indifférent, qui oblige à prendre position. En tant que photojournaliste, j’ai été confronté tout de suite à sa violence. Pour rester, il fallait être vraiment motivé !

 

Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ? Comment travaillez-vous ?

C’était le tout début de la seconde guerre de la mafia, le clan Corleone commençait une stratégie de terreur contre ses concurrents et tous ceux qui le dérangeaient. J’ai tout de suite compris que je ne pouvais pas être spectateur. Avec un groupe de copains, nous avons créé un mouvement antimafia qui a maturé après l’assassinat de Giuseppe Impastato (le 9 mai 1978). C’était inacceptable, on s’est regroupé pour faire rouvrir l’enquête. Puis à partir de là, nous nous sommes dit qu’il n’y avait pas d’autre moyen de lutte que l’information.

 

Qu’avez-vous donc fait?

On avait la photographie, un langage direct et universel qui peut toucher tout le monde. Dans la presse, ces images étaient dispersées, jour après jour. On s’est dit qu’une exposition de rue aurait plus d’impact. La stratégie c’était de créer une contre-culture, de démonter les clichés de la société sicilienne qui présupposent soit que la mafia n’existe pas soit qu’elle protège contre l’état prédateur.

 

Comment vos actions ont-elles été reçues ?

Ça a créé un choc. Les gens à l’époque avaient peur de parler publiquement. On a cherché à briser ce tabou. Aujourd’hui, on ne pourrait plus faire ce travail...

 

Pourquoi ?

Les dérives malades de la mafia ont obligé l’état à réagir et elle a changé de stratégie...

.La femme et les filles de Benedetto Grado sur les lieux de son assassinat. La famille est déjà en deuil depuis le meurtre de leur fils Antonio. Palerme, 1983. ©Franco Zecchin

Avez-vous été inquiété ?

A l’époque, je travaillais de façon assez instinctive, sous tension... On a reçu des menaces et on est même allé voir le juge Falcone pour lui demander conseil, on a essayé de se calmer un petit moment.

 

Dans vos images, on sent cette atmosphère, quelque chose qui a à voir avec la tragédie...

Je viens du théâtre et si je ne fais jamais de mises en scène, je pense que cela a joué un rôle, je vois le réel comme une scène. D’ailleurs la Sicile a un héritage culturel qui vient de la Grèce, il y a un esprit tragi-comique dans tous les aspects de la vie quotidienne.

 

Faites-vous un lien entre la violence d’hier à Palerme et celle d’aujourd’hui à Marseille ?

Dans les années de la French Connection, oui. Aujourd’hui, on ne peut vraiment pas comparer. En outre, ce qui donne du pouvoir à la mafia, c’est la résignation des gens. Et ce qui change vraiment entre la France et l’Italie, c’est ce rapport entre le citoyen et l’Etat : ici, il y a un lien de confiance qui n’existe pas là-bas.

 

Comment jugez-vous les mouvements antimafia d’aujourd’hui ?

La mafia est née en Sicile mais les mouvements antimafia aussi ! Le racket existe ici mais il n’y a pas d’organisation contre le racket... Comme on a exporté la mafia, peut-être peut-on aussi exporter ces pratiques et connaissances. Pour lutter contre le crime organisé, il faut s’organiser en tant que citoyen.

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