juin 2021
Pierre Philippe Lecoeur
En première ligne
De passage à Bastia, à l’occasion de l’exposition « Les îles du milieu », Franco Zecchin, membre associé de l’agence Magnum, a photographié la Sicile endeuillée par l’action de la mafia et la vie quotidienne à Palerme durant des années. Ses photos sont actuellement exposées à l’Arsenale de Bastia
Vous dites que vous êtes né à Milan « par erreur », vous vous sentez plus du sud que du nord ?
Oui, en quelque sorte. Je trouve qu’il y a trop d’hypocrites à Milan. Je suis peut-être un peu trop sévère, mais j’ai toujours été attiré par l’ailleurs, j’ai toujours rêvé de voyager.
Cela n’a donc pas été trop difficile de quitter Milan pour Palerme en 1975 ?
Pas du tout ! Quand on a 22 ans, qu’on n’a pratiquement rien, on n’hésite pas à partir et puis, c’était une autre époque, la fin de ce qu’on appelle les Trente Glorieuses en France. On n’avait pas peur de partir. Nous étions plus libres, on voyageait en auto-stop, etc. En général, les Siciliens quittent leur île pour aller chercher du travail, moi j’ai fait le contraire.
Vous avez été confronté aux conséquences et à l’impact de la mafia sicilienne sur la société dès votre arrivée ?
Non, car la mafia ne saute pas aux yeux. Si l’on est que de passage, on ne remarque pratiquement rien. Pour constater l’impact de la mafia sur une société, il faut y vivre, car c’est dans le quotidien que la mafia s’infiltre.
Vous avez ensuite été photographe de presse, engagé contre la violence du crime organisé. Comment avez-vous commencé ?
J’ai eu l’opportunité de travailler pour un journal local, L’Ora (ancien quotidien sicilien, fondé en 1900, qui a cessé de paraître en 1992 ndlr). C’était un travail précaire, mais j’étais jeune, j’avais du temps libre. Je possédais déjà des notions de photographie, mais je me destinais à une carrière dans le théâtre.
Dans vos photos, on sent une certaine proximité avec les habitants, comme si vous étiez invisible, comment avez-vous réussi à vous approcher autant, à rentrer dans leur intimité ?
C’est un faux mythe de penser que le photographe est invisible. Ce n’est pas vrai, il faut au contraire, assurer sa visibilité. La photographie, c’est une relation et il faut être très respectueux de la réalité et des personnes que l’on photographie. J’essaye de m’effacer au maximum, mais sans disparaître pour autant. Le plus important et j’insiste là-dessus, c’est la relation entre le photographe et les autres.
Vous dites que vous explorez le rapport entre appropriation du territoire et pratiques sociales à travers la photographie. Vous effectuez donc une approche sociologique ?
Oui, c’est en rapport avec ce que j’explique précédemment sur la relation entre le photographe et les personnes photographiées. Il y a une recherche et une question à laquelle il faut répondre qui est la suivante : comment utiliser la photo comme source de connaissance ?
Cette approche, votre travail vous prenait donc beaucoup de temps ?
Il prenait tout notre temps plutôt ! Je ne pouvais pas me rendre au cinéma sans laisser un numéro pour me joindre en cas d’urgence, nous n’avions pas de téléphone à l’époque. J’étais prêt à tout laisser tomber pour me rendre sur le terrain, c’est le métier qui veut cela. C’est une sorte de service sociale et civique.
D’autant plus que vous avez été confronté à la violence quotidienne de la mafia sur la société sicilienne. Peut-on s’habituer à la violence ?
Non, on ne s’habitue jamais, même si, hélas, j’ai vu beaucoup de morts, on ressent toujours quelque chose. Parfois, je connaissais la victime... Mais c’est le métier, la difficulté, c’est de rester concentré sur notre travail, en toutes circonstances, il fallait faire notre boulot, car c’était important, nous montrions le vrai côté de la mafia.
Vous avez fondé le Centre de documentation contre la mafia « Giuseppe Impastato », pouvez-vous nous en parler ?
Giuseppe Impastato était un journaliste italien, tué par la mafia. Il dénonçait les pratiques mafieuses qui avaient cours, notamment dans son village de Cinisi. Notre initiative, qui porte son nom en son hommage, regroupait à sa fonda tion des journalistes, des intellectuels, des photographes, même des hommes politiques, qui souhaitaient lutter contre l’information dite « officielle », mais contrôlée en sous-main par le grand banditisme, car on voulait cacher la vérité. Nous étions une sorte de contre-information.
Après des décennies de violence, la population sicilienne a exprimé un ras-le-bol général vis-à-vis de la mafia. Quel a été, selon vous, l’élément déclencheur ?
Il y a eu une prise de conscience et une expansion des mouvements anti-mafia au fur et à mesure. Ce qu’on appelle aujourd’hui la deuxième guerre de la mafia (au début des années 80 ndlr) a été très meurtrière. Il y a eu une escalade de la violence et cela a fini par créer une contestation dans la société sicilienne. Je pense que l’assassinat du juge Giovanni Falcone (le 23 mai 1992 ndlr) a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Les habitants n’hésitaient plus à suspendre un linge blanc à leur fenêtre, synonyme qu’ils étaient contre les mafieux. La classe politique a fini par réagir avec fermeté. De toute façon, les mafiosi allaient de plus en plus loin, Toto Riina voulait même imposer ses lois vis-à-vis de la classe politique. Ce qui n’a pas été accepté.
À l’époque, vous avez subi des pressions de la part des mafiosi ?
Oui, mais cela fait partie du métier. Lorsque l’on s’engage dans une cause, on est forcément exposé. Que ce soit dans la photographie, le journalisme, la police ou même la politique. On prend des risques, qui sont multipliés si vous êtes isolé ou si vous n’êtes pas soutenus. Il est là le véritable danger, car la mafia n’hésitera plus à s’en prendre à vous.
En tant que photographe, vous étiez attaché à l’idée de montrer la véritable face du système mafieux. L’image que l’on se fait de la mafia est-elle erronée ?
L’image qui est renvoyée de la mafia à travers les divertissements, je pense notamment au cinéma, est complètement fausse. Le film Le Parrain, de Francis Ford Coppola, ce n’est pas la réalité. Il y a une espèce d’image d’Épinal qui est renvoyée à travers les arts. Notre métier, c’est de montrer la réalité, même si elle fait mal et qu’elle ne plaît pas aux criminels, car ils se servent de l’imaginaire qu’ils suscitent à leur avantage, en voulant se faire passer pour des philanthropes, des défenseurs des pauvres gens et du petit peuple. Nous étions donc à contre-courant, mais dans le réel. Je prends l’exemple de Bernardo Provenzano, l’un des plus gros mafieux de Sicile. Il ne vivait pas dans un palais somptueux. Il vivait dans une maison miteuse, perdue au fin fond de la Sicile, cloîtré comme un moine. Certains paysans possédaient des demeures plus agréables, je pense.
Outre la photographie, vous avez une deuxième passion qui est le théâtre. Vous aviez à l’époque monté une scène de théâtre au sein de l’hôpital psychiatrique de Palerme. C’était un moyen de vous échapper du quotidien ?
C’est lié à ma passion pour la photographie et tout ce qui a trait aux sciences sociales. Ce théâtre a duré quelques années. Nous étions un groupe soudé. Lorsque nous avons eu la possibilité de nous rendre dans l’hôpital psychiatrique de Palerme, nous n’avons pas hésité. Ces patients avaient des problèmes de stimulus, nous voulions interagir au maximum avec eux. Nous avons réussi à créer une pièce de théâtre et même tourné un film. Une fois, on a même invité un groupe punk à venir se produire à l’hôpital ! C’est le monde qui est venu à l’hôpital et pas l’inverse.
Vous vivez désormais à Marseille, mais vous gardez toujours un œil sur la Sicile. En 2021, la mafia a-t-elle toujours une emprise sur la société sicilienne ou italienne ?
Disons que la mafia est toujours présente. Mais elle a changé, tout comme la société. Trop souvent, lorsque l’on pense à la mafia, on pense au meurtre, au mas sacre, bref, au bras armé. Mais le crime organisé ne se limite pas qu’à cela. De même qu’il ne se limite pas qu’à la Sicile ou à l’Italie, la mafia est présente dans le monde entier. Elle s’infiltre dans la société et donc dans l’économie, à travers les marchés publics par exemple. La mafia produit énormément de richesses à travers ses multiples vitrines légales. Les lois ne sont pas les mêmes de partout et la mafia le sait bien. Elle se dirige donc là où les failles sont présentes. Si nous voulons lutter efficacement contre la mafia, il faut harmoniser l’arsenal juridique des pays, créer une synergie, au moins au sein de l’Union européenne.




