
28 mai 2026
Par Christine Coste
Michèle et Odile Aittouarès : « parler d’art autour de la table allait de soi et a été un bonheur. »
Michèle Aittouarès et sa fille évoquent la création de la galerie et leur aventure complice faite de liberté et d’engagement artistique.
En septembre 1986, Michèle Aittouarès crée la galerie Berthet-Aittouarès, au 29 rue de Seine, dans le quartier Saint-Germain-des-Prés. Quelques années plus tôt, elle avait commencé son métier de galeriste avec son mari, Jean-François Aittouarès, d’abord aux Puces puis rue de la Grange-Batelière. Sa première exposition « Juin de l’abstraction » réunit des œuvres de Jean Bazaine, Elvire Jan et Alfred Manessier. Suivront des expositions d’artistes de l’École de Paris puis d’art brut et art singulier... En 1999, sa fille Odile, après cinq années passées à Rome, la rejoint. En 2014, la galerie s’étend à deux pas, au 14 rue de Seine, avec la reprise des espaces de la galerie de Jean-François Aittouarès, décédé en août. La galerie célèbre ses quarante ans d’activité, mais aussi une histoire mère-fille complices.
Qu’est-ce qui vous a amenée, Michèle, à créer votre propre galerie ?
J’avais un mari charmant, mais très autoritaire. J’étais toujours contrariée dans mes élans. J’ai donc décidé de créer ma propre galerie. Mon mari était inquiet d’où le nom de Berthet-Aittouarès pour la distinguer de sa propre galerie. Berthet est mon nom de jeune fille.
Odile, pourquoi avoir rejoint votre mère ?
Peu de temps après mon retour à Paris, Claire, la collaboratrice de ma mère, me propose de la remplacer, bien que ma mère ait toujours refusé de travailler avec ses enfants. Je rentrais de Rome où je venais d’écrire ma thèse sur Émile Othon Friesz. Je ne me projetais pas dans le métier de galeriste bien que parler d’art autour de la table, quand nous étions jeunes, allait de soi et a été un bonheur. M. A. La transmission s’est faite naturellement. On a de la chance, on aime les mêmes artistes.
O. A. Oui, mais de cela, on s’en est rendu compte au fur et à mesure. Quand je suis arrivée, j’étais à l’écoute, je venais pour t’aider. Et puis, surtout, j’avais conscience que la galerie c’était ton histoire : tu avais fait des sacrifices pour la créer, la faire vivre et donc je ne devais pas venir perturber tout cela, au contraire je devais faciliter son épanouissement. Puis au fur et à mesure, je me suis investie et ton histoire est devenue aussi la mienne, mais aussi une histoire mère-fille qui se rendent compte qu’elles ont en commun le même moteur de fonctionnement que sont la curiosité et la liberté. On ne s’est jamais enfermées dans quoi que ce soit.
M. A. Notre liberté de choix, c’est de travailler sans financier.
Comment avez-vous souhaité célébrer les 40 ans de la galerie ?
O. A. On souhaite évoquer, à travers trois expositions successives, les découvertes, les amitiés, les liens avec les artistes et les écrivains qui ont soutenu leur travail. Tout cela forme une dynamique dans laquelle on vit. On a donné carte blanche à Pierre Wat, auteur, historien d’art et fidèle partenaire de la galerie, pour composer la première exposition. Une exposition des artistes qui ont accompagné la galerie depuis quarante ans, de Pierre Tal Coat à Jean Degottex, Hans Hartung, Vera Molnár à Yann Bagot. Et on a demandé à des écrivains qui nous ont accompagnés d’écrire ce qu’ils pensent de la galerie. En septembre-octobre, suivra l’exposition « Henri Michaux et Zao Wou-Ki, Chine-Occident », puis en novembre, dans le cadre du « Bicentenaire de la photographie » et du festival « PhotoSaintGermain », une exposition de nos photographes : Mario Giacomelli, Jean Dieuzaide, John Craven, Édouard Boubat, Daniel Frasnay, Letizia Battaglia, Malik Sidibé, Peter Knapp et Antoine Schneck.
Au cours de ces quarante années, vous n’avez jamais été tentées parfois d’arrêter ?
M. A. Jamais. Certes, il y a eu de gros « bas ». Ainsi, lors de la guerre du Golfe (ndlr en 1991), j’ai habité dans ma galerie. C’est le plaisir d’exercer ce métier, les rencontres, les découvertes qui m’ont fait tenir. C’est une grande chance…
Qu’avez-vous appris, découvert l’une de l’autre en travaillant ensemble ?
M. A. Qu’elle est intelligente et courageuse.
O. A. Michèle m’a appris l’écoute, l’importance de l’humain, et à travailler, comme elle, à cœur ouvert. Quand j’ai commencé à la galerie, ma fille qui était petite, m’a dit : « Tu as beaucoup de chance. » Je lui demande pourquoi ? « Parce que tu vois ta mère tous les jours. » Il est vrai que c’est un privilège de travailler avec les gens que l’on aime.
La galerie fête ses 40 ans. Carte blanche à Pierre Wat,
jusqu’18 juillet, galerie Berthet-Aittouarès,14-29, rue de Seine, 75006 Paris.
